AUTOPSIE DE LA VIOLENCE
URBAINE
DANS LA VALLEE DU M’ZAB
Par Ghennai Ramdane
Avocat agrée près la C.S
ghennairam@hotmail.fr
les évènements meurtriers qui
endeuillent encore et encore la région
de Ghardaïa ne cessent d’interpeller la conscience de chaque algérien; non pas
seulement parce qu’ils ont engendré inutilement des pertes en vie humaine et
occasionné des dégâts matériels
importants ; ou encore parce qu’il y’a toujours risque de
propagation de ce type d’événements dans
d’autres régions pour ou non similarité
de motifs ; mais plutôt parce qu’aucune certitude n’est établie jusqu’à
maintenant quant aux raisons qui sont derrières ces affrontements à répétition
qui saignent la région du Mzab depuis des mois.
A défaut d’enquêtes officielles révélant les
véritables causes explicatives, le citoyen
se contente de faire la lecture de plusieurs approches aussi diverses
que paradoxales. Aucune réponse ne semble satisfaire pleinement le besoin inassouvi de tout en chacun de comprendre les
véritables raisons.
Ces affrontements Opposent-ils
vraiment les deux communautés ibadite et malikite ? Ont-ils véritablement un
caractère purement interconfessionnel ? Pourquoi ces événements perdurent
dans le temps et ne cessent de se reproduire? L’état chaotique de la région du Mzab sert-il
des centres d’intérêts restés dans l’ombre ? Ces événements ne seraient-ils
pas simplement des actes de vandalisme perpétrés par des bandes de criminels contre les deux
communautés ? Beaucoup d’autres questions demeurent malheureusement sans
réponses suffisamment crédibles et convaincantes. D’ailleurs, cela est-il possible
quand les vérités se métamorphosent au fur du temps, adoptant des
justifications qui varient probablement d’une agression à une autre. N’est-il
pas vrai que l’agressé agresse à son tour son agresseur pour lui rendre la pareil comme légitime de défense ? Le jeu de la
violence entraine immanquablement un
enchainement de raisons et un engrenage de motifs.
En attendant que les vérités
jaillissent à la lumière du jour, les évènements qui frappent la région de Taghardayt
comportent de graves atteintes à l’ordre public.
L’ordre public est mit en
danger dès lors qu’il y a mort d’hommes et destructions de biens dans un laps
de temps et d’espace déterminés de façon grave et itérative. En pareil cas,
l’insécurité règne, le citoyen est
terrorisé et perd la confiance due à la loi. Cet état d’esprit survient
inévitablement quand s’installe un
sentiment de n’être plus protégé par les autorités publiques. De tels
sentiments négatifs sont le fruit de divers facteurs, certains matériellement
réels et d’autres enfantés par l’état de panique collective engendrée par la perception de la peur dans son extrême
apparence.
Contrairement à certaines
idées reçues, l’ordre public ne se
constitue pas que d’obligations stipulées par la législation en vigueur. Force
est de constater que la loi ne réglemente pas à elle seule la totalité des
comportements sociaux. Les autres sources du droit que sont la morale, la
coutume, la religion, entre autres, y contribuent également. Aussi, tout
manquement aux différentes obligations sus-indiquées entraine ipso facto
outrage à l’ordre public. Cet outrage devient manifestement grave des lors que
le comportement illégal nuit à la vie d’autrui et plus grave encore quand cette
nuisance s’attaque à autrui parce qu’il est simplement différent comme si la
différence n’est point un droit consacré par notre religion aussi bien que par
les pactes internationaux relatifs aux droits de l’homme auxquels notre pays a amplement
adhéré.
Il est certain que les événements
attentatoires à l’ordre public dans la région de ghardaia n’ont pas pour fondement
la différence de rituels confessionnels exercés par les uns et les autres.
Plusieurs raisons confortent,
à juste titre, cette vision :
- La diversité des doctrines religieuses n’a
jamais été, en Algérie, à
l’origine de troubles interconfessionnels
d’une telle gravité à travers tous les âges.
-
Les factions religieuses (tawaif) ont toujours
cohabité dans la paix et la fraternité dans toutes les régions d’Algérie.
-
Les combats meurtriers interconfessionnels qui
sévissent actuellement dans certains pays arabes du moyen orient sont, au principal, une lutte pour le
pouvoir. Ce schéma n’est pas transposable aux évènements de la vallée du M’zab.
En Algérie, le pouvoir n’est pas confisqué par une secte religieuse donnée au
détriment d’une autre. La constitution consacre l’égalité de tous les citoyens devant l’accès aux
fonctions de l’Etat sans conditions autres que celles déterminées par la
loi.
Une approche consiste à faire
croire à l’existence de mains secrètes internes et étrangères qui seraient derrières les événements du M’zab.
Cette approche se fonde sur les tristes réalités des guerres fratricides qui
ravagent certains pays arabes. L’Algérie n’est pas immunisée contre les
contaminations et les événements du M’zab
pourraient bien être un prélude au printemps arabe en Algérie selon les
adeptes de cette approche!!
L’approche de main secrète est connue
généralement pour être une appréhension ayant pour objectif de saper toute
tentative de dénuder les vérités sous-jacentes. L’entretien de la confusion sert,
selon certaines idées répandues, des centres d’intérêts qui tirent profits
malhonnêtes de l’état chaotique dans lequel baigne cette région. Les
trafiquants des narcotiques sont cités comme étant bénéficiaires probables de
ce chao. Des sphères de nature indéterminée seraient aussi responsables de
l’état d’insécurité. Quel qu’ils soient,
ceux-là tirent profit de cette catastrophe nationale en utilisant la région du M’zab comme une plaque chauffante,
allumée à grands feux ou mise en veilleuse selon les exigences des intérêts
recherchés.
Une telle approche sous-estime
forcement les capacités de l’Etat Algérien de parer à toute tentative de
déstabilisation du pays ; que l’armée Algérienne et les services de
sécurité sont issues du peuple et intégralement à son service ; qu’il est
de valeur constante que la stabilité du pays est avant toute
considération ; que le risque d’un printemps arabe dans notre pays est presque
nul parce que le peuple Algérien est profondément
aguerri pour avoir payé une lourde facture durant les dernières décennies.
Si les agressions qui sévissent dans le
Mzab ne sont pas de caractère intercommunautaire, seraient-ils l’œuvre de
bandes organisées de criminels sans coloration confessionnelle et sans
appartenance communautaire? Pour que cette approche soit crédible, il faut que les
vérités de chaque agression soient établies avec certitude. Pour cela, les
actes judicaires – instructions et jugements- représentent les sources légales
qui permettent la confirmation de la véracité de cette approche.
Le
fait que les agressions ne cessent de se reproduire, cela laisse supposer que leurs acteurs, n’agissent pas pour leurs
propres comptes entant que malfaiteurs. Violenter des personnes, bruler des
maisons ne procurent aucun butin matériel pour lequel les malfaiteurs
commettent leurs forfaits sauf s’il est établi leur manipulation par des centres d’intérêt qui
tentent de déstabiliser la région et par ricochet le pays tout entier !
Une autre approche plausible a trait aux conditions
socio-économiques déplorables qui sévissent dans la région du sud algérien en
général et du Mzab en particulier touchant la tranche d’âge importante des
populations en l’occurrence la jeunesse.
L’absence de perspectives de vie meilleure du fait de la précarité du marché de
travail, de logement, de loisir et
autres facteurs indispensables au confortement des relations sociales ;
serait à l’origine des évènements tragiques qui secouent cette région. De ce
point de vue, ces causes seraient exprimées en apparence sous forme de lutte
intercommunautaire parce que cette confrontation requière l’intéressement de tous et serait
le meilleur moyen pouvant aboutir aux
changements escomptés. Selon cette analyse, l’injustice sociale prise en la
mauvaise répartition des richesses et des moyens de production serait bien le facteur déterminant et
générateur desdits événements.
Quelque soit le degré de pertinence de
chacune de ces lectures, il est impensable de croire que les événements
de la région du Mzab ne soient pas liés aux interférences communautaires. La
société ibadite est connue pour être égocentrique et conservatrice. La
congestion des relations intercommunautaires s’explique un peu par le
renfermement sur soi et l’absence de rapprochement envers autrui. Il ne faut
sans doute pas culpabiliser quiconque des communautés afin de ne pas commettre
l’hérésie d’accuser injustement la victime.
S’encloitrer
n’est pas nuisible en soi sauf quant il génère un sentiment de méfiance à
l’égard des autres. Ce sentiment de méfiance est un terrain favorable pour les intentions
malhonnêtes. La méfiance change de statut et se métamorphose en mépris.
Dans
toutes les sociétés, les intérêts se
conjuguent perpétuellement et à tous les temps, se mesurent entre eux,
et s’affrontent malheureusement quand les
voix de la haine se lèvent incitant les populations à user de la violence. La
violence génère la violence ; elle
n’est pas un moyen pacifique de règlement des différends. Au contraire, elle incarne la soumission et
la soumission est porteuse en soi de facteurs d’explosion sociale à retardement. La fitna est partout latente ; ses
feux s’embrasent à la moindre étincelle causant des méfaits
inutiles et irréparables. C’est pour
cette raison que notre prophète a
injurié celui qui réveille la fitna en sommeil.
La
persistance des confrontations prouve incontestablement l’absence de voies de
dialogue fructueux et constructif et atteste malheureusement l’abandon par
toutes les parties concernées de l’utilisation des moyens traditionnels de
règlement des différends qui jadis assuraient la paix et la stabilité dans
toutes les régions d’Algérie.
Les comités de sages, Madjlis el-ayen, les
tadjmaates, el-azaba et autres institutions ancestrales sont devenus bons pour les musées
d’histoire ; laissant lieu et place à une justice étatique dont le
législateur a reconnu ses limites en codifiant des voies alternatives de
règlement des litiges tels que médiation, conciliation, transaction, arbitrage à travers le code de procédures
civiles et administratives promulgué en 2008.
Il est
impératif de rappeler que la protection de l’ordre public n’incombe pas aux
seules institutions étatiques ; que la société civile y joue un rôle fort
important. Il est vrai que les pouvoirs publics doivent remplir leurs mission
de protéger la vie humaine ainsi que les propriétés; mais les acteurs de la
société civile sont appelés eux aussi à contenir - à la source - les facteurs
favorisant la haine et la congestion sociale. Cette auto-prise en charge est
indispensable vu qu’elle présente un vecteur
d’apaisement social non négligeable et fort utile pour l’instauration de
la paix et la sécurité.
L’éducation
civique est la meilleure prévention et la prévention est mieux que le remède. Seulement, l’éducation civique est le grand absent dans
notre société qui a délaissé ses qualités ancestrales et perdu ses repères fondamentaux
pour aller importer et adopter des modes de vie et de comportement ne répondant
pas aux spécificités de la personnalité algérienne et la réalité vécue par le
citoyen. La standardisation des systèmes de vie et de pensée a amené les gens a devenir matérialistes, et dépourvus
de leurs bonnes valeurs. Le déracinement de la société algérienne est pour
quelque chose dans la détérioration des relations humaines et le non respect
des règles de vie en communauté.
Pour
rétablir l’ordre public, il faut redynamiser les moyens de réconciliation avec
soi-même et avec autrui. Sans cette réconciliation, l’incompréhension et le refus de part et d’autre
continueraient à empoisonner la paix
sociale. L’enjeu est immense, il s’agit au fait de lutte entre l’égocentrisme
malveillant et l’ouverture émancipatrice,
entre l’espoir de vie meilleure et l’abnégation destructrice. En sommes, c’est un véritable défi multidimensionnel à relever
par tous les citoyens afin de vivre une modernité qui ne soit pas incompatible
avec nos valeurs.
La protection efficace de
l’ordre public exige l’instauration de mécanismes de régulation préventive qui
permettent de tarir les sources de conflits sociaux et incitent les citoyens à mieux prendre en charge, par eux même, la
résolution de leurs différends.
Me Ghennai Ramdane
